REFLEXIONS SUR LE TEMPS QUI PASSE
ET LE TYPE QUI DURE


Nan à Lord Home, née en 1855 (ici âgée de 12 ans) 
On remarquera l'expression typique encore trouvable aujourd'hui, le crane large sans excès, la queue de loutre et le double poil

 

 Il me semble qu’il y a deux raisons bien distinctes pour décider de conserver de la semence d’un étalon. La plus évidente est de faciliter la fécondation des chiennes où la distance représente un réel obstacle. Pour nous, ici en Europe, les distances sont rarement un vrai problème. Mais pour les échanges internationaux, ou dans un pays grand comme les USA, l’utilisation de la semence congelée rend les programmes d’élevages plus flexibles et la variabilité génétique plus intéressante.

La seconde raison serait de pouvoir conserver la semence d’un chien d’exception pour une utilisation ultérieure. Parce que les chiens ont une vie lamentablement courte et que la parfaite chienne pour tel ou tel autre mâle peut naître chez vous des années après que l’étalon soit parti pour une vie éternelle.

Quand j’ai vendu Sandylands Rip Van Winkle à Gordon Sousa aux USA en 1985, Gordon m’a incité à prélever et à conserver de la semence de Vanny avant son départ. A l’époque la Banque de Semence existait déjà à l’Ecole Vétérinaire de Maisons Alfort mais cette idée m’a paru contraire à l’éthique (comment vendre – cher – un étalon et toutefois conserver toujours l’utilisation de sa capacité reproductive ?) Donc je ne l’ai pas fait. Depuis, le décès subit d’autres étalons m’a fait réfléchir, et quelques seize années plus tard j’ai pris la décision de faire congeler de la semence de mes étalons actuels pour une utilisation personnelle dans un avenir indéterminé (et quelques portées nées aux USA et ailleurs par le biais de cette semence ont ajouté un intérêt supplémentaire au ‘dog game’.)


Croquis fait dans le 'Livre d'Or de la Chasse' de la famille Buccleuch... en 1857 :
On voit bien l'attitude typique, la forme de la tête et la manifique queue de loutre.

 

Toutefois, une conversation avec un généticien il y a quelques mois, m’a offert matière à réflexion. Il a maintenu que conserver de la semence n’est utile que pour une utilisation présente – pour contourner les problèmes de distance, de maladie ou d’indisponibilité etc. – et qu’à la longue, cette semence non utilisée deviendrait non utilisable puisque les critères idéaux de morphologie canine changent d’époque en époque et que le pool génétique de la plupart des races est suffisamment étendu et suffisamment riche pour nous permettre de trouver un étalon vivant et donc ne pas repartir ‘en arrière’.

Cette conversation m’a troublé et elle m’a décidé de mener une enquête personnelle sur les modes et le changement dans le type dans ‘ma race’ : le Labrador. Je suis remontée dans le temps aussi loin que possible. J’ai collectionné des photographies de dessins et d’esquisses, des photographies de tableaux et, biensûr, des photographies une fois que la photographie était devenue commune. Si l’on élimine la photo du tableau de Bernadette, réalisée en 1814 – on arrive malgré tout à couvrir une période de plus de 150 ans : de 1848 à 1998.

Lorsqu’on considère une race de retriever, ‘crée’, perfectionnée et maintenue pour faire au mieux une tâche spécifique (ou quelques déviations de ce travail réclamant des mêmes aptitudes physiques et mentales) on est en droit de supposer que ‘la mode’ devrait jouer un rôle relativement limité. Le standard de la race, suffisamment précis pour différencier un Labrador d’une vache (ou d’un Golden) reste suffisamment imprécis pour permettre une interprétation très vaste. Et depuis que le Labrador est devenu le chien de ‘Monsieur-Tout-Le-Monde’ élevé également par n’importe qui, cette notion d’interprétation personnelle a été usée et abusée.

 


Stranger', importé en 1911...


1970... 60 ans séparent ces deux chiens...

belle leçon de conservation du type

 

Avant la guerre de 1939-1945, nos races étaient pratiquement exclusivement dans les mains de ceux qui utilisaient le chien au rapport du gibier, propriétaires de belles terres et leur garde-chasse. L’idée de ‘faire de l’argent’ avec l’élevage n’était pas encore née. Et la ‘fraternité’ des passionnés de chiens était exactement cela : une fraternité d’amateurs pleine d’amour, avec l’avenir de la race et son bien-être comme seule motivation. Les premiers Fields Trials et les premières expositions ‘de beauté’ il y a un peu plus de cent vingt ans étaient organisées par les mêmes personnes avec le but de chercher les qualités naturelles d’instinct et de conformation. Le style était plus important que la vitesse et le chien était jugé, et non le conducteur. Le sens inné primait sur l’acquis. La notion d’aligner des titres pompeux n’était pas née. Encore une fois, c’est l’esprit tordu de l’être humain qui a faussé complètement l’idée initiale d’amélioration des races canines.

De nos jours les personnes exclusivement intéressées par le monde de Field Trials, aussi bien en Angleterre qu’en Europe continentale ou aux USA, se sont jetées corps et âme dans la fabrication d’une machine, un chien léger, fin, rapide, bâti pour le sprint. Et ceux qui se passionnent pour les expositions ont crée un chien lourd, à l’encolure insuffisante, bien adapté à rester immobile sur un podium, mais peu performant sur le terrain, Ceux-ci sont les extrêmes (et les extrémistes) chacun convaincu que c’est bien lui qui détient LA vérité. Et chacun a fait un chien qui correspond à peu près au standard où les mots ‘large’, ‘épais’, ‘fort’, ‘court’ sont totalement subjectifs puisqu’on peut inévitablement répondre : ‘comparé à quoi ?’.

Des heures et des heures de recherches à travers 150 années de photographie labradorienne m’ont énormément rassurées. Pour chaque tranche de vingt ans que j’ai étudiée, j’ai trouvé des chiens ‘transpirant’ un type exceptionnel. Sur des vieilles photographies abîmées, j’ai pu saisir des chiens avec lesquels je serais fière de faire des Fields ET des expos aujourd’hui. Des chiens de type excellent en 1850 ressemblaient beaucoup aux meilleurs chiens de 1870, et ainsi de suite à travers cent cinquante ans de l’histoire de la race. Mais dans chaque tranche il y avait également des chiens, fort connus de leur époque, dont le type me paraissait incorrect dans l’absolu.

Alors je suis arrivée à la conclusion que je pouvais en toute sérénité prendre la chienne dessinée par le Colonel Hawker en 1814, ou Nell appartenant à l’Earl of Home et née en 1856, ou Stellshaw Nell et son fils Brayton Sir Richard, les placer dans le contexte du monde du Labrador de 1998 et ils y auraient leur place. J’étais saisie par la similitude dans les têtes entre Munden Sentry (né en 1900) et un groupe de Labradors Mansergh appartenant à Mary Roslin-Williams photographié 75 ans plus tard. Les Banchory des années 20et 30 sont terriblement proches des Ballyduffs des années 70.


Jasper Briggs en 1930 avec un de ses chiens...

50 ans après...


Ch. The Dog of Tintagel Winds (1982)

Depuis les années fastes quand les meilleurs élevages produisaient un très beau chien qui travaillait bien, rien d’exagéré ni de spectaculaire – rien que le chien parfaitement adapté au travail à faire, il me semble que la plupart des éleveurs ont opté pour la facilité : des chiens adaptés uniquemenet à l’idée de gagner des titres. Deux podiums différents, et deux types de chiens bien distincts. C'est tellement plus facile de sélectionner pour un seul but que d’élever pour UN CHIEN COMPLET, même si ce dernier ne devient jamais NI champion de travail, NI champion de beauté. 

Beaucoup de têtes larges et communes, beaucoup de déviation par rapport au type initial sont apparues depuis une quinzaine d’années, en proportion directe avec la popularité du Labrador comme chien de compagnie. Un chien de chasse actif et intelligent devient un hooligan dans une maison vide d’occupants huit heures par jour. Mais si nous supprimons les gènes qui nous donnent la partie active et intelligente : nous avons comme résultat, certes un chien qui s’adapte convenablement au canapé, mais nous n’avons plus l’essentiel du chien Labrador. Peut importe les titres impressionnants de certains de nos chiens d’aujourd’hui, il me semble que la règle d’or de compatibilité totale est de se poser la question de savoir si ce grand champion (ou autre) a un solide air de parenté avec ma galerie de Labradors1848-2000. Si par hasard il paraît un peu différent, c’est probablement parce que son type est incorrect et non pas parce qu’il est mieux ou à la mode.


2 superbes chiens photographiés en 1927 (Liddly Crow et Liddly Blackcock)...


Midnight of Mansergh né en 1954 (100 ans après Nan)

 

Felicity Leith-Ross
Tintagel Winds Labradors
- 1998 -


...2001... and so on and so forth...
Multi-Ch. & Trialer Poole's Memory of Tintagel Winds and Ch. & Trialer Oozing What It Takes of Tintagel Winds